Série : Une famille en kit
Chapitre #02, précis d’ectogenèse, la suite – des cigognes mécaniques
Auteur :
ylg
Base : Gundam Wing
Personnages/Couple : un docteur anonyme, Trowa/Quatre en toile de fond
Genre : Mad Science !
Gradation : PG-13 / T
Disclaimer : propriété de Tokita Kōichi pour le manga et du studio Sunrise pour l’anime ; je ne cherche à me faire de sous avec aucun.
Thèmes : « nota bene » + contrainte accessoire "nativité" pour
31_jours (18 décembre ‘08)
Prompt : J’ai déjà vu des détracteurs du m-preg en général se gausser du seul prétexte qu’"un génotype YY n’est pas viable". C’est vrai, ça donne juste une tumeur et le m-preg est impossible. Mais franchement ? Il y a des quantités d’obstacles autrement plus importants, et celui-ci est facilement contournable. Trouvez de meilleurs arguments la prochaine fois, OK ?
Avertissements : encore des explications scientifiques et pseudo-scientifiques sur la procréation médicalement assistée
Continuité/Spoil éventuel : Episode Zero + 10 ans post-series – incompatible avec Frozen Teardrop
Nombre de mots : ~2250
( prologue )
( chapitre 1 )
***
Quand les gens débarquent dans son bureau pour l’entretien préalable à la lancée d’une ectogenèse, c’est qu’ils ont épuisé les autres possibilités : adopter, recourir à une mère porteuse, ou simplement renoncer. Il faut les moyens financiers et la détermination, pour demander ce procédé.
Il lui faut de toute façon repasser, c’est la procédure, toutes ces options en revue, exposer ce qu’est l’ectogenèse, et s’assurer qu’ils ont bien compris les modalités. Il y a eu trop de problèmes, dans les premiers temps, de clients mal informés et insatisfaits, et il reste encore aujourd’hui tant de possibilités de dérive à cette technique, que cette étape est considérée désormais comme indispensable ; les règles sont les règles.
« Donc, donc. Vous n’êtes pas sans ignorer, Messieurs, que l’ectogenèse n’est pas un acte anodin. Une grossesse naturelle laisse le temps aux parents de suivre le développement du bébé et de s’adapter psychologiquement – et physiquement – à sa venue. Les processus d’adoption sont, normalement, également coûteux en temps et en efforts. Ici, l’on pourrait dire qu’une fois le processus mis en route, vous êtes tranquilles pendant neuf mois, nous nous occupons de tout, et un beau matin la cigogne vous apporte un bout-de-chou tout frais. Et parfois, les nouveaux parents se voient pris au dépourvu à ce moment-là. »
(Bien sûr, être pris au dépourvu par une naissance, cela arrive également à des parents pratiquant la gestation naturelle. C’est cependant plus fréquent chez les utilisateurs de l’ectogenèse. Et certains, au lieu de ne plus s’en soucier pendant neuf mois, obsèdent au contraire dessus et exacerbent un syndrome du Perfect Baby Desire.)
« Sur le plan purement biologique, le développement physique de nos enfants est parfait. Sur le plan émotionnel, en revanche, nos détracteurs affirment qu’il manque un lien entre parents et enfant. Il est recommandé de venir régulièrement, pendant la gestation, vous intéresser à la croissance du foetus, mais cela ne remplace pas un porté naturel. Mais que cela ne vous inquiète pas, rien n’empêche les enfants nés naturellement de tisser des liens avec leur père, des enfants adoptés avec leurs parents de substitution, ni nos enfants éprouvette avec leurs parents. »
(Cette pratique s’est généralisée au cours du demi-siècle passé et nous n’avons pour ainsi dire pas eu de problèmes avec les enfants issus de nos cliniques, en tout cas aucun n’a souffert de graves troubles du comportement, aucun ne s’est transformé en psychopathe une fois adulte. Ou alors, on n’a jamais pu prouver que c’était lié à son développement in-vitro.)
« Je dois quoi qu’il en soit m’assurer que vous avez envisagé toutes les options possibles. Avez-vous songé à l’adoption ? »
Soit, un orphelin sans lien de sang ? M. Winner parle de cela comme il causerait affaires. Son compagnon reste stoïque mais pour un œil entraîné à déchiffrer les réactions non verbales de ses clients particuliers, il n’apprécie pas beaucoup la discussion.
« Oui. Je veux dire, oui nous l’avons envisagé. Mais pour nous dire que cette option ne nous convenait pas. La Fondation Winner soutient déjà quantité d’orphelinats : comment, dans tout cela, choisir un enfant parmi tant d’autres ? Non, c’est notre propre enfant que nous voulons. »
Pour ce qu’en sait le Dr N., c’est ancré dans cette famille : le fait qu’elle ait survécu au fil du temps malgré l’impossibilité technique de ses filles à porter des enfants en témoigne. Oui, la transmission de leurs gènes, malgré leur défaut, est plus importante que tout. Apparemment, ce jeune homme ne fait pas rupture avec cette antique tradition.
« Bien. Excusez mon langage technique et froid, mais ce qui vous motive, c’est la filiation, la transmission de vos gènes ? »
Le couple s’entreregarde. Il connaît toutes les formulations, la chair de notre chair, un symbole de notre union, le mélange de toi et moi, etc...
il lui faut cependant insister, préciser :
« S’il s’agit d’avoir un hériter auquel transmettre votre patrimoine – terrestre, j’entends cette fois, votre fortune, pas votre patrimoine génétique – il me semble que vous êtes issu d’une famille nombreuse ? Avez-vous songé à reconnaître l’un de vos neveux ?
- C’est impensable. »
Sans entrer dans les détails – d’ordre privé – des conflits familiaux qu’une telle idée pourrait déclencher, M. Winner fait clairement savoir son refus.
Cette partie de l’entretien est extrêmement succincte, d’après un œil extérieur sans doute bâclée même, mais qu’importe. Le Dr N. estime en avoir fait assez. Pas question de les décevoir et de laisser passer une telle opportunité.
C’est que le projets de ces clients-là présente un double défi qui rebuterait sans doute un autre mais qui, lui, l’intéresse grandement. L’ectogenèse en soi est maîtrisée depuis environ deux siècles ; ici il faut en plus mettre en place une forme bien particulière de fécondation in vitro au préalable, appelons-la de l’androgenèse. Faire croître l’embryon, c’est de l’ordinaire, mais le fabriquer, d’abord...
« Prenons du début :
Pour la fécondation in vitro déjà il vous faut un ovocyte. Et des spermatozoïdes – on peut utiliser une paillette entière ou n’en sélectionner qu’un seul et l’injecter directement. Même dans le cadre classique, il y a toujours ces deux possibilités. »
Ça, c’est le discours qu’il sert à absolument tous ses clients, qu’il leur a déjà servi et qu’il répète sans lassitude mais sans intérêt non plus. Ce qui l’anime suit :
« Mais, vous voulez utiliser, vous, deux spermatozoïdes. Notez bien, c’est « normalement » impossible, et quand ça arrive – rarement et par erreur – dans la nature, la polyspermie n’est pas viable, l’embryon avorte vite, dans le meilleur des cas, ou peut se transformer en mole hydatiforme. Pareil si par hasard, deux spermatozoïdes fusionnent ensemble. En gros, le bouton embryonnaire s’enkyste, et encourt le risque de se transforme en tumeur cancéreuse. Les chances de survie des patientes atteintes par cette pathologie sont très faibles, d’autant qu’elle évolue très vite.
Bien sûr, bien sûr, nos incubateurs ne risquent rien, mais avouez, quel gâchis ! »
Bien sûr, les clients n’en ont rien à faire. Le coût des machines, de l’entretien, des hormones et des matières premières pour la nutrition, ça leur est égal. Même à Maître Winner qui finance en partie la clinique.
« Les spermatozoïdes sont excessivement faciles à obtenir – à moins que par malchance, l’un de vous présente des problèmes d’oligospermie, et encore, de nos jours c’est très facile à contourner.
La récolte des ovules en revanche, c’est souvent ce qui blesse dans le cadre de la procréation médicalement assistée. Ça ne vous concerne pas directement, Messieurs, mais sachez qu’il faut six mois de traitements hormonaux lourds à la femme pour obtenir une ponte ovulaire sur laquelle travailler, que le prélèvement doit être soigneusement minuté, et qu’en cas d’échec, pendant le traitement ou la récolte, il faut tout recommencer à zéro. »
Et combien de couples a-t-il vus effondrés par cela alors qu’ils croyaient toucher à la fin de leur clavaire ? Oh, pas beaucoup bien sûr. Mais assez pour savoir que le risque est bien présent.
« Mais vous avez de la chance, Maître Winner : vous n’aurez aucun mal à vous procurer une donneuse d’ovocytes. »
Monsieur le conjoint tique. Le docteur poursuit sans lui accorder d’attention :
« Je peux vous proposer un ovocyte anonyme, issu d’un don. Ou vous pouvez vous arranger avec vos sœurs pour récupérer un de leurs ovocytes surnuméraires. Elles sont toutes passées par nos soins et toutes n’ont pas épuisé leur « récolte ».
Dans un cas comme dans l’autre, il sera énucléé et ne portera pas de matériel génétique « étranger » à votre projet. Bien sûr, il reste le cas de l’ADN mitochondiral maternel, différent chez une étrangère et identique chez vos sœurs ; il n’affecte pas l’hérédité et la plupart des futurs parents ne s’en soucient pas, mais si vous voulez faire les choses à fond... »
Cette fois les clients frémissent légèrement, l’un comme l’autre. Bien sûr : même si les parents en mal d’enfants qui viennent là sont prêts à tout pour avoir un bébé, les gens en général n’aiment pas beaucoup discuter du corps humain comme d’une série d’objets à débiter et dont on peut faire commerce.
« Maintenant, pour ce qui est de la fécondation, des gamètes à utiliser, vous pouvez vous contenter d’un ovocyte d’une de vos sœurs, fécondé par le sperme de votre conjoint. Génétiquement, ça serait votre neveu – ou votre nièce – ça ne changerait pas grand’ chose. Statistiquement, vous partagez la moitié de votre patrimoine génétique avec chacune. Cela fait-il déjà trop d’écart ? »
Monsieur le conjoint n’exprime pas d’avis là-dessus. M. Winner en revanche, trouve cela important. On continue donc d’approfondir les possibilités – là où elles deviennent vraiment scientifiquement intéressantes.
« Donc, la perspective de n’utiliser qu’un seul spermatozoïde ne vous convient pas. Il sera question d’en injecter deux. Il faudra pour cela, au préalable, énucléer l’ovocyte – en sortir tout le matériel génétique maternel dont vous ne voulez pas. »
(La tête du spermatozoïde étant composée pour ainsi dire uniquement de son jeu chromosomique, on l’introduit directement dans le cytoplasme de l’ovocyte par micro-injection et la fécondation se fait toute seule.
- Malgré les membranes ?
- He oui, elles sont éliminées et ne posent pas de problème à ce stade.)
« À partir de là, il faudra démarrer une embryogenèse normale. Il y a un siècle encore c’était de l’utopie, mais les techniques se sont considérablement améliorées depuis les premiers balbutiements du transfert de noyaux, que ça soit d’ovocyte à ovocyte ou de cellule adulte dédifférenciée à ovocyte en vue d’un clonage. Nous avons bonne confiance d’aboutir, ici. »
(On utilisait autrefois un léger choc électrique pour déclencher la première division de segmentation mais cela ne sera pas forcément nécessaire.)
« Ça, c’est sur la théorie générale. Arrivés là, ça sera tout simple. Pour n’importe quel autre couple, on n’aurait pas le problème suivant, mais... il va nous falloir sélectionner les spermatozoïdes fécondants, un de chacun des conjoints. Nous n’avons pas d’intérêt à risquer une disomie uniparentale même partielle évidemment, en en utilisant deux du même donneur...
Et, je veux que vous notiez bien cela, c’est là que nous rencontrons notre plus grande difficulté : »
(M. Barton-Winner a l’air ennuyé par ces explications. Cela fait trop de choses à bien noter, apparemment, mais cette fois, c’est vraiment important. Enfin, tout est important dans ce qu’il dit, estime le bon docteur, mais cela encore plus. C’est là qu’est tout le défi de ce projet parental !)
« Tel quel, nous avons des proportions 25% fille 50% garçon 25% non viable (bon, pas tout à fait exactement, les spermatozoïdes Y étant légèrement plus fragiles, mais quasiment).
Il nous faut sélectionner au moins un spermatozoïde porteur d’un X. Les pionniers en matière de sélection – je vous fais grâce des détails des méthodes employées autrefois et de nos jours – obtenaient des taux variables selon les laboratoires et le sexe désiré, de moins de 70 à environ 85% ; les méthodes actuelles présentent un taux de réussite de 95%.
Ce qui porte les rapports à,
si vous choisissez de n’effectuer la sélection que sur un seul des échantillons – lequel étant à votre discrétion,
fille 47,5%, garçon toujours 50%, et 2,5% d’échec ;
si vous décidez de l’appliquer aux deux
plus de 90%, 9,5% et 0,25%, autant dire négligeable. »
C’est là qu’il s’emballe et sort des images de chromosomes, des tableaux de croisement pour illustrer ses dires, des proportions à modifier, des probabilités, sans vraiment vérifier que ses interlocuteurs suivent et comprennent.
« Notez encore qu’il faut prendre en considération que ces taux sont valables pour la fécondation et le développement des premiers stades embryonnaires, et qu’il reste encore environ 0,5% d’échec en cours de développement. Un taux d’avortement, si vous voulez. D’enfants non portés à terme, pour des raisons diverses. L’ectogenèse est un processus bien rôdé mais qui reste délicat.
(Je suis tenu de vous rappeler qu’en matière de vivant, le risque zéro n’existe, même si nous mettons tout en œuvre pour nous en rapprocher le plus possible.)
» Dans tous les cas, nous avons toujours deux options, analogues aux stratégies « r » et « K ». Vulgairement, deux possibilités : soit féconder un grand nombre d’embryons sans aucune sélection selon le sexe, attendre le stade 8 cellules et ne mettre à développer que ceux que l’on jugera utiles à ce moment-là.
- Mais alors qu’adviendra-t-il des embryons surnuméraires ?
- Cela dépend des cas. On peut les congeler en vue d’une autre tentative ultérieure. En faire don à un autre couple. À la recherche. Ou les détruire. Ou, tous les porter à terme immédiatement, puisque nous n’avons plus de problème de nombre de mères porteuses disponibles. »
Venant d’une famille si nombreuse et ayant vu les ravages de la surpopulation dans d’autres colonies, Quatre s’interroge sur le bien-fondé de cette pratique. Quant à la destruction, il n’en est pas question ! Trowa partage son avis sur la multi-parité excessive mais n’émet pas d’opinion sur le reste.
« Mais vous n’avez pas à vous préoccuper de cela pour l’instant, nous aborderons à nouveau cette question plus tard. »
Le docteur coupe là ces problèmes d’éthique et reprend le fil de ses explications premières :
« L’autre solution, donc, est de déployer de grands efforts pour fabriquer un œuf le plus « parfait » possible et ne faire pousser que celui-là. »
(À la génération précédente, le couple Winner reçu par ces médecins avait opté pour une variante de la première option : ne pratiquer aucune sélection, se contenter de mettre en contact ovocyte et spermatozoïdes et laisser faire la Nature pour la fécondation. Ironiquement vu la gestation ectopique qui suivait, ils avaient voulu garder les conceptions aussi « naturelles » que possible. Même après avoir donné artificiellement naissance à un nombre grandissant de filles, ils ont toujours refusé de forcer les choses. Un exemple à citer en statistiques ! - ou alors en écotoxicologie : une viabilité extrêmement réduite des spermatozoïdes Y des sieurs Winner étant à suspecter.
Leur fils en revanche n’a pas recours à cette possibilité, lui et son conjoint seront forcé d’appliquer au moins une sélection pour s’assurer que chaque gamète ne viendra pas du même parent.)
« Mettez en balance les risques et les chances. Notez bien les particularités de chaque. La méthode la plus poussée pour éliminer ce premier obstacle, statistiquement, a toutes ses chances de vous donner une fille. Mais si en plus de vouloir un enfant, vous voulez absolument un héritier mâle... alors il faudra envisager de produire un grand nombre d’embryons et de ne mettre à développer que ceux qui conviendront.
- N’est-ce pas interdit ? s’étonne M. Barton.
- Oh, si. Officiellement. Au cours de l’histoire, aucun gouvernement ne s’est jamais risqué à l’autoriser, par frilosité. Mais avec assez d’argent, vous pouvez toujours contourner les règles. Trouvez un expert pour vous trouver une déficience liée à l’X et affirmer qu’il serait préjudiciable à vos enfants de naître filles et l’on pourra passer outre. Mais n’oubliez pas, les lois statistiques ne sont pas infaillibles sur le plan biologique : vous pouvez vous retrouver avec plusieurs, bien trop, un seul, voire zéro embryons viables. »
Le docteur rassemble ses papiers, ses schémas explicatifs, les brochures de vulgarisation à l’usage des clients.
« Bien sûr, je ne vous demande pas de choisir immédiatement. Vous avez un délai de réflexion légal d’une semaine au moins, que vous pouvez prolonger à votre guise. En attendant, moi et mon équipe restons à votre disposition pour tous renseignements nécessaires susceptibles d’éclairer votre choix. »
***
( chapitre suivant )
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Chapitre #02, précis d’ectogenèse, la suite – des cigognes mécaniques
Auteur :
Base : Gundam Wing
Personnages/Couple : un docteur anonyme, Trowa/Quatre en toile de fond
Genre : Mad Science !
Gradation : PG-13 / T
Disclaimer : propriété de Tokita Kōichi pour le manga et du studio Sunrise pour l’anime ; je ne cherche à me faire de sous avec aucun.
Thèmes : « nota bene » + contrainte accessoire "nativité" pour
Avertissements : encore des explications scientifiques et pseudo-scientifiques sur la procréation médicalement assistée
Continuité/Spoil éventuel : Episode Zero + 10 ans post-series – incompatible avec Frozen Teardrop
Nombre de mots : ~2250
( prologue )
( chapitre 1 )
Quand les gens débarquent dans son bureau pour l’entretien préalable à la lancée d’une ectogenèse, c’est qu’ils ont épuisé les autres possibilités : adopter, recourir à une mère porteuse, ou simplement renoncer. Il faut les moyens financiers et la détermination, pour demander ce procédé.
Il lui faut de toute façon repasser, c’est la procédure, toutes ces options en revue, exposer ce qu’est l’ectogenèse, et s’assurer qu’ils ont bien compris les modalités. Il y a eu trop de problèmes, dans les premiers temps, de clients mal informés et insatisfaits, et il reste encore aujourd’hui tant de possibilités de dérive à cette technique, que cette étape est considérée désormais comme indispensable ; les règles sont les règles.
« Donc, donc. Vous n’êtes pas sans ignorer, Messieurs, que l’ectogenèse n’est pas un acte anodin. Une grossesse naturelle laisse le temps aux parents de suivre le développement du bébé et de s’adapter psychologiquement – et physiquement – à sa venue. Les processus d’adoption sont, normalement, également coûteux en temps et en efforts. Ici, l’on pourrait dire qu’une fois le processus mis en route, vous êtes tranquilles pendant neuf mois, nous nous occupons de tout, et un beau matin la cigogne vous apporte un bout-de-chou tout frais. Et parfois, les nouveaux parents se voient pris au dépourvu à ce moment-là. »
(Bien sûr, être pris au dépourvu par une naissance, cela arrive également à des parents pratiquant la gestation naturelle. C’est cependant plus fréquent chez les utilisateurs de l’ectogenèse. Et certains, au lieu de ne plus s’en soucier pendant neuf mois, obsèdent au contraire dessus et exacerbent un syndrome du Perfect Baby Desire.)
« Sur le plan purement biologique, le développement physique de nos enfants est parfait. Sur le plan émotionnel, en revanche, nos détracteurs affirment qu’il manque un lien entre parents et enfant. Il est recommandé de venir régulièrement, pendant la gestation, vous intéresser à la croissance du foetus, mais cela ne remplace pas un porté naturel. Mais que cela ne vous inquiète pas, rien n’empêche les enfants nés naturellement de tisser des liens avec leur père, des enfants adoptés avec leurs parents de substitution, ni nos enfants éprouvette avec leurs parents. »
(Cette pratique s’est généralisée au cours du demi-siècle passé et nous n’avons pour ainsi dire pas eu de problèmes avec les enfants issus de nos cliniques, en tout cas aucun n’a souffert de graves troubles du comportement, aucun ne s’est transformé en psychopathe une fois adulte. Ou alors, on n’a jamais pu prouver que c’était lié à son développement in-vitro.)
« Je dois quoi qu’il en soit m’assurer que vous avez envisagé toutes les options possibles. Avez-vous songé à l’adoption ? »
Soit, un orphelin sans lien de sang ? M. Winner parle de cela comme il causerait affaires. Son compagnon reste stoïque mais pour un œil entraîné à déchiffrer les réactions non verbales de ses clients particuliers, il n’apprécie pas beaucoup la discussion.
« Oui. Je veux dire, oui nous l’avons envisagé. Mais pour nous dire que cette option ne nous convenait pas. La Fondation Winner soutient déjà quantité d’orphelinats : comment, dans tout cela, choisir un enfant parmi tant d’autres ? Non, c’est notre propre enfant que nous voulons. »
Pour ce qu’en sait le Dr N., c’est ancré dans cette famille : le fait qu’elle ait survécu au fil du temps malgré l’impossibilité technique de ses filles à porter des enfants en témoigne. Oui, la transmission de leurs gènes, malgré leur défaut, est plus importante que tout. Apparemment, ce jeune homme ne fait pas rupture avec cette antique tradition.
« Bien. Excusez mon langage technique et froid, mais ce qui vous motive, c’est la filiation, la transmission de vos gènes ? »
Le couple s’entreregarde. Il connaît toutes les formulations, la chair de notre chair, un symbole de notre union, le mélange de toi et moi, etc...
il lui faut cependant insister, préciser :
« S’il s’agit d’avoir un hériter auquel transmettre votre patrimoine – terrestre, j’entends cette fois, votre fortune, pas votre patrimoine génétique – il me semble que vous êtes issu d’une famille nombreuse ? Avez-vous songé à reconnaître l’un de vos neveux ?
- C’est impensable. »
Sans entrer dans les détails – d’ordre privé – des conflits familiaux qu’une telle idée pourrait déclencher, M. Winner fait clairement savoir son refus.
Cette partie de l’entretien est extrêmement succincte, d’après un œil extérieur sans doute bâclée même, mais qu’importe. Le Dr N. estime en avoir fait assez. Pas question de les décevoir et de laisser passer une telle opportunité.
C’est que le projets de ces clients-là présente un double défi qui rebuterait sans doute un autre mais qui, lui, l’intéresse grandement. L’ectogenèse en soi est maîtrisée depuis environ deux siècles ; ici il faut en plus mettre en place une forme bien particulière de fécondation in vitro au préalable, appelons-la de l’androgenèse. Faire croître l’embryon, c’est de l’ordinaire, mais le fabriquer, d’abord...
« Prenons du début :
Pour la fécondation in vitro déjà il vous faut un ovocyte. Et des spermatozoïdes – on peut utiliser une paillette entière ou n’en sélectionner qu’un seul et l’injecter directement. Même dans le cadre classique, il y a toujours ces deux possibilités. »
Ça, c’est le discours qu’il sert à absolument tous ses clients, qu’il leur a déjà servi et qu’il répète sans lassitude mais sans intérêt non plus. Ce qui l’anime suit :
« Mais, vous voulez utiliser, vous, deux spermatozoïdes. Notez bien, c’est « normalement » impossible, et quand ça arrive – rarement et par erreur – dans la nature, la polyspermie n’est pas viable, l’embryon avorte vite, dans le meilleur des cas, ou peut se transformer en mole hydatiforme. Pareil si par hasard, deux spermatozoïdes fusionnent ensemble. En gros, le bouton embryonnaire s’enkyste, et encourt le risque de se transforme en tumeur cancéreuse. Les chances de survie des patientes atteintes par cette pathologie sont très faibles, d’autant qu’elle évolue très vite.
Bien sûr, bien sûr, nos incubateurs ne risquent rien, mais avouez, quel gâchis ! »
Bien sûr, les clients n’en ont rien à faire. Le coût des machines, de l’entretien, des hormones et des matières premières pour la nutrition, ça leur est égal. Même à Maître Winner qui finance en partie la clinique.
« Les spermatozoïdes sont excessivement faciles à obtenir – à moins que par malchance, l’un de vous présente des problèmes d’oligospermie, et encore, de nos jours c’est très facile à contourner.
La récolte des ovules en revanche, c’est souvent ce qui blesse dans le cadre de la procréation médicalement assistée. Ça ne vous concerne pas directement, Messieurs, mais sachez qu’il faut six mois de traitements hormonaux lourds à la femme pour obtenir une ponte ovulaire sur laquelle travailler, que le prélèvement doit être soigneusement minuté, et qu’en cas d’échec, pendant le traitement ou la récolte, il faut tout recommencer à zéro. »
Et combien de couples a-t-il vus effondrés par cela alors qu’ils croyaient toucher à la fin de leur clavaire ? Oh, pas beaucoup bien sûr. Mais assez pour savoir que le risque est bien présent.
« Mais vous avez de la chance, Maître Winner : vous n’aurez aucun mal à vous procurer une donneuse d’ovocytes. »
Monsieur le conjoint tique. Le docteur poursuit sans lui accorder d’attention :
« Je peux vous proposer un ovocyte anonyme, issu d’un don. Ou vous pouvez vous arranger avec vos sœurs pour récupérer un de leurs ovocytes surnuméraires. Elles sont toutes passées par nos soins et toutes n’ont pas épuisé leur « récolte ».
Dans un cas comme dans l’autre, il sera énucléé et ne portera pas de matériel génétique « étranger » à votre projet. Bien sûr, il reste le cas de l’ADN mitochondiral maternel, différent chez une étrangère et identique chez vos sœurs ; il n’affecte pas l’hérédité et la plupart des futurs parents ne s’en soucient pas, mais si vous voulez faire les choses à fond... »
Cette fois les clients frémissent légèrement, l’un comme l’autre. Bien sûr : même si les parents en mal d’enfants qui viennent là sont prêts à tout pour avoir un bébé, les gens en général n’aiment pas beaucoup discuter du corps humain comme d’une série d’objets à débiter et dont on peut faire commerce.
« Maintenant, pour ce qui est de la fécondation, des gamètes à utiliser, vous pouvez vous contenter d’un ovocyte d’une de vos sœurs, fécondé par le sperme de votre conjoint. Génétiquement, ça serait votre neveu – ou votre nièce – ça ne changerait pas grand’ chose. Statistiquement, vous partagez la moitié de votre patrimoine génétique avec chacune. Cela fait-il déjà trop d’écart ? »
Monsieur le conjoint n’exprime pas d’avis là-dessus. M. Winner en revanche, trouve cela important. On continue donc d’approfondir les possibilités – là où elles deviennent vraiment scientifiquement intéressantes.
« Donc, la perspective de n’utiliser qu’un seul spermatozoïde ne vous convient pas. Il sera question d’en injecter deux. Il faudra pour cela, au préalable, énucléer l’ovocyte – en sortir tout le matériel génétique maternel dont vous ne voulez pas. »
(La tête du spermatozoïde étant composée pour ainsi dire uniquement de son jeu chromosomique, on l’introduit directement dans le cytoplasme de l’ovocyte par micro-injection et la fécondation se fait toute seule.
- Malgré les membranes ?
- He oui, elles sont éliminées et ne posent pas de problème à ce stade.)
« À partir de là, il faudra démarrer une embryogenèse normale. Il y a un siècle encore c’était de l’utopie, mais les techniques se sont considérablement améliorées depuis les premiers balbutiements du transfert de noyaux, que ça soit d’ovocyte à ovocyte ou de cellule adulte dédifférenciée à ovocyte en vue d’un clonage. Nous avons bonne confiance d’aboutir, ici. »
(On utilisait autrefois un léger choc électrique pour déclencher la première division de segmentation mais cela ne sera pas forcément nécessaire.)
« Ça, c’est sur la théorie générale. Arrivés là, ça sera tout simple. Pour n’importe quel autre couple, on n’aurait pas le problème suivant, mais... il va nous falloir sélectionner les spermatozoïdes fécondants, un de chacun des conjoints. Nous n’avons pas d’intérêt à risquer une disomie uniparentale même partielle évidemment, en en utilisant deux du même donneur...
Et, je veux que vous notiez bien cela, c’est là que nous rencontrons notre plus grande difficulté : »
(M. Barton-Winner a l’air ennuyé par ces explications. Cela fait trop de choses à bien noter, apparemment, mais cette fois, c’est vraiment important. Enfin, tout est important dans ce qu’il dit, estime le bon docteur, mais cela encore plus. C’est là qu’est tout le défi de ce projet parental !)
« Tel quel, nous avons des proportions 25% fille 50% garçon 25% non viable (bon, pas tout à fait exactement, les spermatozoïdes Y étant légèrement plus fragiles, mais quasiment).
Il nous faut sélectionner au moins un spermatozoïde porteur d’un X. Les pionniers en matière de sélection – je vous fais grâce des détails des méthodes employées autrefois et de nos jours – obtenaient des taux variables selon les laboratoires et le sexe désiré, de moins de 70 à environ 85% ; les méthodes actuelles présentent un taux de réussite de 95%.
Ce qui porte les rapports à,
si vous choisissez de n’effectuer la sélection que sur un seul des échantillons – lequel étant à votre discrétion,
fille 47,5%, garçon toujours 50%, et 2,5% d’échec ;
si vous décidez de l’appliquer aux deux
plus de 90%, 9,5% et 0,25%, autant dire négligeable. »
C’est là qu’il s’emballe et sort des images de chromosomes, des tableaux de croisement pour illustrer ses dires, des proportions à modifier, des probabilités, sans vraiment vérifier que ses interlocuteurs suivent et comprennent.
« Notez encore qu’il faut prendre en considération que ces taux sont valables pour la fécondation et le développement des premiers stades embryonnaires, et qu’il reste encore environ 0,5% d’échec en cours de développement. Un taux d’avortement, si vous voulez. D’enfants non portés à terme, pour des raisons diverses. L’ectogenèse est un processus bien rôdé mais qui reste délicat.
(Je suis tenu de vous rappeler qu’en matière de vivant, le risque zéro n’existe, même si nous mettons tout en œuvre pour nous en rapprocher le plus possible.)
» Dans tous les cas, nous avons toujours deux options, analogues aux stratégies « r » et « K ». Vulgairement, deux possibilités : soit féconder un grand nombre d’embryons sans aucune sélection selon le sexe, attendre le stade 8 cellules et ne mettre à développer que ceux que l’on jugera utiles à ce moment-là.
- Mais alors qu’adviendra-t-il des embryons surnuméraires ?
- Cela dépend des cas. On peut les congeler en vue d’une autre tentative ultérieure. En faire don à un autre couple. À la recherche. Ou les détruire. Ou, tous les porter à terme immédiatement, puisque nous n’avons plus de problème de nombre de mères porteuses disponibles. »
Venant d’une famille si nombreuse et ayant vu les ravages de la surpopulation dans d’autres colonies, Quatre s’interroge sur le bien-fondé de cette pratique. Quant à la destruction, il n’en est pas question ! Trowa partage son avis sur la multi-parité excessive mais n’émet pas d’opinion sur le reste.
« Mais vous n’avez pas à vous préoccuper de cela pour l’instant, nous aborderons à nouveau cette question plus tard. »
Le docteur coupe là ces problèmes d’éthique et reprend le fil de ses explications premières :
« L’autre solution, donc, est de déployer de grands efforts pour fabriquer un œuf le plus « parfait » possible et ne faire pousser que celui-là. »
(À la génération précédente, le couple Winner reçu par ces médecins avait opté pour une variante de la première option : ne pratiquer aucune sélection, se contenter de mettre en contact ovocyte et spermatozoïdes et laisser faire la Nature pour la fécondation. Ironiquement vu la gestation ectopique qui suivait, ils avaient voulu garder les conceptions aussi « naturelles » que possible. Même après avoir donné artificiellement naissance à un nombre grandissant de filles, ils ont toujours refusé de forcer les choses. Un exemple à citer en statistiques ! - ou alors en écotoxicologie : une viabilité extrêmement réduite des spermatozoïdes Y des sieurs Winner étant à suspecter.
Leur fils en revanche n’a pas recours à cette possibilité, lui et son conjoint seront forcé d’appliquer au moins une sélection pour s’assurer que chaque gamète ne viendra pas du même parent.)
« Mettez en balance les risques et les chances. Notez bien les particularités de chaque. La méthode la plus poussée pour éliminer ce premier obstacle, statistiquement, a toutes ses chances de vous donner une fille. Mais si en plus de vouloir un enfant, vous voulez absolument un héritier mâle... alors il faudra envisager de produire un grand nombre d’embryons et de ne mettre à développer que ceux qui conviendront.
- N’est-ce pas interdit ? s’étonne M. Barton.
- Oh, si. Officiellement. Au cours de l’histoire, aucun gouvernement ne s’est jamais risqué à l’autoriser, par frilosité. Mais avec assez d’argent, vous pouvez toujours contourner les règles. Trouvez un expert pour vous trouver une déficience liée à l’X et affirmer qu’il serait préjudiciable à vos enfants de naître filles et l’on pourra passer outre. Mais n’oubliez pas, les lois statistiques ne sont pas infaillibles sur le plan biologique : vous pouvez vous retrouver avec plusieurs, bien trop, un seul, voire zéro embryons viables. »
Le docteur rassemble ses papiers, ses schémas explicatifs, les brochures de vulgarisation à l’usage des clients.
« Bien sûr, je ne vous demande pas de choisir immédiatement. Vous avez un délai de réflexion légal d’une semaine au moins, que vous pouvez prolonger à votre guise. En attendant, moi et mon équipe restons à votre disposition pour tous renseignements nécessaires susceptibles d’éclairer votre choix. »
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