Série : Criminel
Titre : Une réalité en miettes
Auteur :
malurette
Base : LastMan
Personnages/Couple : Howard McKenzie, Charles Vales
Genre : début de film d’horreur ?
Gradation : PG-13 / T
Légalité : propriété de Balak, Vivès, Périn, etc ; je ne cherche ni à tirer profit ni à manquer de respect
Continuité/Spoil éventuel : pré-série/épisodes 17 & 25
Fork : l'éclat de miroir tenu horizontalement
Nombre de mots : ~2500
***
Quelque chose avait pris la place de Charles et marchait vers lui. La mort marchait sur lui.
Le miroir mural s’était brisé sous le choc et reflétait une réalité en miettes.
Il y avait quelque chose de dur, de froid dans ses yeux cruels. Quelque chose de dur, de froid sous sa main. Il la referma, serrant les doigt sur le bord coupant comme la terreur et la colère serraient sa poitrine.
Howard ne savait pas se battre. Dave avait bien essayé de le forcer ces dernières années à au moins essayer la boxe pour voir. Ça s’était toujours mal fini. Il ne voulait plus en entendre parler.
L’éclat de verre lança un éclair de douleur dans sa main refermée mais il ne pouvait pas penser clairement aux causes et aux conséquences de cette douleur. Un bout de miroir pour finir de trancher son âme brisée…
Il appréhenda le visage et ces yeux clairs et froids qui n’étaient plus ceux de Charles.
Plutôt que de frapper à l’horizontale pour se défendre, le tenir à distance, son mouvement se changea en attaque. Il visa plus bas, les parties plus tendres du cou.
Elles cédèrent facilement, trop facilement libérant du sang
du sang
du sang
du sang
qui jaillissait à n’en plus finir
chaud
poisseux
chargé d’une odeur lourde qui emplissait la pièce entière
couvrant les accidents précédents d’une puanteur nouvelle
recouvrait la craie, les éclats de tout ce qui a été brisé, ses mains, son visage
et
le corps eut un frémissement. Le sang cessa de se répandre. La chose se releva en titubant, laissa la mare de sang derrière elle. Howard, pétrifié d’horreur, sentit son esprit dérailler vers les films de vampires ou de zombies qui ne l’ont jamais vraiment intéressé mais qu’il a regardés de temps en temps parce que c’était ce que faisaient ses camarades. Il ne savait pas exactement quelle espèce de démon se tenait là devant lui ; il se souvenait juste, si les poncifs de la culture populaire avaient le moindre fondement, qu’il devait frapper le cœur pour l’arrêter.
Sans se donner le temps de s’inquiéter de savoir si ça marcherait, quand l’exsanguination totale avait échoué juste avant, il frappa donc, encore et encore, de ce morceau de verre acéré mais trop petit pour qu’il puisse l’enfoncer assez loin. Il ne pouvait pas se permettre de se relever et s’éloigner pour chercher une autre arme plus adéquate parce qu’alors la chose le rattraperait et l’achèverait.
À force de frapper il déchira la poitrine, défonça les côtes, perça le cœur. La chose eut un tremblement et retomba. Il était sûr et certain, enfin, qu’elle ne se relèverait plus.
Restait à, lui, se relever s’il le pouvait.
Combien de temps passa-t-il là, prostré ? Il ne le sut jamais. Péniblement, il finit par se remettre debout. C’est seulement quand il se décida à aller laver ses mains couvertes de sang qu’il réalisa que l’éclat de verre qui lui avait servi d’arme s’était brisé dans sa main et que la moitié y restait encore profondément enfoncée. Alors seulement la blessure commença à l’élancer.
Le sang suintait autour. Une tache sombre immense s’étalait autour du corps, et une autre plus petite juste à côté, là où il était retombé immobile ensuite.
Sa main ne lui obéissait plus. Comme elle avait frappé de son propre accord, elle ne pouvait plus relâcher l’arme non plus.
Mais en regard de la profondeur de la plaie, sans doute, c’était une mauvaise idée que d’essayer de l’en déloger. Ça ouvrirait les bords et augmenterait le saignement. Il avait besoin d’aide, mais qui pouvait l’aider maintenant ?
Dave. Dave était toujours là pour l’aider, autrefois. Mais maintenant ?
Il pouvait appeler Dave au secours. Il pouvait trouver un médecin par ses propres moyens. Mais dans les deux cas, il y aurait des explications à donner, et il n’arrivait pas à fixer ses pensées assez longtemps pour en trouver une convenable.
Pouvait-il se débrouiller seul ?
Il choisit d’essayer.
Gauchement, avec des doigts mal assurés, il s’efforça d’extraire le morceau de verre, espérant ne pas le casser encore plus. Cela fait, le sang se mit à jaillir avec d’autant plus de force, en jets intermittents.
Imbécile qu'il était. Il y avait une artère de touchée.
Si ç’avait été seulement la veine il aurait eu raison et il aurait pu tenter de panser la plaie.
Mais maintenant qu’est-ce qu'il allait pouvoir faire ?
Il lui fallait de l’aide.
Il n’y couperait pas.
Il s'était coupé trop profondément.
Comprimer la plaie n’endiguait pas le saignement. Comprimer l’avant-bras en amont le réduisait mais insuffisamment. Le cœur battant, terrifié au souvenir des quantités monstrueuses de sang jaillies de la gorge de Charles et à l’idée qu’il puisse à son tour se vider du sien, Howard chercha de quoi faire un garrot. Qu’avait-il d’utilisable directement sous la main, sans céder à la panique ? De sa main gauche, péniblement, il défit sa manche droite, manquant d’arracher le bouton au passage, dénoua sa cravate, l’enroula autour de son avant-bras et la serra aussi fort qu’il put, la tirant avec les dents. Ça ne suffisait toujours pas à ses yeux effrayés. Il trouva un stylo, il y en avait toujours qui traînaient dans ses poches ou à portée de main dans cet appartement. Appliquant la méthode du tournique, il le glissa sous le garrot et tourna, tourna, tourna, pour resserrer encore plus la bande de tissu, jusqu’à mordre cruellement dans la chair de son bras. Il n’arrêta que dans il fut certain que ça saignait plus, qu’il avait réussi à comprimer parfaitement l’artère logée en profondeur qui alimentait normalement sa main et débouchait maintenant sur du vide.
Il fallait ensuite finir d’immobiliser le garrot avec un nouveau tour de cravate par-dessus le stylo. Il dut accepter que ça lui glisse entre les doigts et ça se desserre d’un quart de tour. Il ne pouvait pas faire mieux.
La plaie suintait toujours un peu, quand ça soit un retour veineux qui s’écoulait ou un reste de pression parvenant à passer outre la compression, il n’en savait rien et essaya de ne pas s’en soucier.
Maintenant qu’il était sûr de ne pas saigner à mort à cause d’une blessure stupide, il s’avisa qu’il devait vraiment, vraiment trouver de l’aide.
Dave. Dave pourrait l’aider. Dave saurait ce qu’il fallait faire. Dave savait toujours.
Il avait une arme quelque part dans ses tiroirs, songea à l’emporter mais ne s’y résolut pas. Avec sa main droite inutilisable, sa main gauche encombrée du Livre qu’il avait ramassé par réflexe conditionné et refusait de lâcher ? Impossible. Et puis… avec ce qui s’était passé… mieux valait ne pas s’accuser plus.
Il rabattit tant bien que mal sa manche malmenée par-dessus le garrot, parce que quand même, les catastrophes inattendues n’étaient pas une excuse suffisante pour se laisser aller au débraillé. Enfiler sa veste en revanche était trop compliqué – ses gestes étaient trop maladroits, ça ne passait pas. Il dû se contenter de ne passer que la manche gauche et la passer sur l’épaule, tenant son bras blessé à l’intérieur, le livre coincé dessous et bloqué au creux du poignet crispé.
Il marcha machinalement, dans une semi-conscience. Il connaissait le chemin par cœur. Tant pis s'il était long. Il ne réalisait plus ce qui se passait autour de lui, de toute façon.
L’idée était d’attendre devant la voiture de Dave, l’endroit le plus sûr où il passerait forcément quand il sortirait enfin. Il n’alla toutefois pas jusque là. Une forme s’abattit sur lui. Sa première pensée fut qu’il s’agissait, une fois encore, d’un voyou, et il serra son livre encore plus fort contre lui pour défendre qu’on le lui arrache. Un éclat de rire moquer salua cet effort. Un visage âgé aux yeux fous se trouvait en face du sien, des mains noueuses aux ongles durs plantés dans son propre visage l’empêchaient de se détourner.
« Quelle idée tu as eu de te mettre à bouger juste maintenant… quelques minutes de plus et j’aurais pu te trouver simplement chez toi, bien tranquille… mais non. Pourquoi essayer de rendre les choses plus difficiles ?
- Que me voulez-vous ?
- Les noms des Élus.
- Quoi ? »
Les mains lâchèrent son visage pour agripper ses bras, lui tirant un cri de douleur et manquant de lui arracher le Livre. Un coup lui balaya les jambes et le mit à genoux. Le visage se fendit, un tentacule en émergea. Il eut à peine le temps d’apercevoir trois doigts, un œil, de reconnaître les attributs de Raghan avant qu’une mâchoire monstrueuse se referme sur son visage.
La voix résonnait directement dans son esprit, une lumière irréelle l’aveuglait, des dents immatérielles dévoraient ses souvenirs. Des noms, l’un après l’autre, lui brûlèrent le cerveau.
« Je réalise que c’est très impoli de te tuer en guise de remerciement, mais tu en sais bien trop désormais. »
Il allait se faire tuer et il n'avait rien pour se défendre. Même s'il avait pensé à emporter son arme, il n'aurait jamais pu s'en servir. À bout portant, ça aurait fait du dégât même sans viser, mais sous un angle trop serré, même de la main gauche, il n'aurait pas pu tirer...
« Hey toi. Qu’est-ce que tu fais à mon frère ? »
Une voix puissante résonna, l’interrompant. Dave.
L’étau le relâcha. Howard roula à terre, portant par réflexe sa main droite à son visage meurtri, heurtant sa blessure précédente, mêlant et étalant plusieurs traces de sang au passage. Il n’avait toujours pas lâché son Livre.
Va-t-en, voulut-il crier, mais sa gorge serrée ne lui permit pas d’y mettre la puissance nécessaire. À peine un croassement rauque. Sauve-toi.
D’où il était, et avec le sang qui lui coulait dans les yeux, il ne pouvait pas voir si Raghan étalait toujours son tentacule à la pleine vue de Dave ou s’il l’avait ravalé pour lui faire face.
Il ne voyait plus que Dave, en fait. Dave qui le saisit par le bras et le remit debout de force.
« Bon sang c’était qui ce type ? Qu’est-ce qu’il te voulait ?
Ça va ?
Mais tu saignes !
J’ai cru qu’il était en train de te…
Faut soigner ça.
- … Parti ?
- Disparu. Il s’est sauvé à toute vitesse.
- Il reviendra. Et s’il te connaît… »
Dave le mit de force dans la voiture, s'installa à son tour, démarra.
« Mais dans quelle galère tu t’es fourré, toi ? Ça avait pas l’air d’un mafieux.
- C’est… je…
- Attends attends. Tant pis, laisse-tomber les explications. On va commencer par te soigner et on verra le reste après, d’accord ?
- D’ac… non. Non. Écoute. Tu es en danger. Tout le monde est en danger, en fait.
- Allons bon.
- Je ne sais pas exactement ce que j’ai fait. C’est de la magie de l’âge sombre. Mais j’ai fait revenir un démon des Limbes. Il est ici, maintenant, à Paxtown. Tu n’as pas besoin de me croire mais l’important c’est – c’est que tu quittes la ville.
- Oh, ho, tu t’entends ?
- Je sais que ça a l’air dingue, mais, mais tu l’as vu aussi. et. Et ça a… ça a… »
Il s’étrangla, incapable de reconnaître que ça avait tué Charles. Qu’il avait tué Charles.
Son nom faisait partie de la liste que Raghan avait tirée de son esprit, d’ailleurs. Il ne s’était pas effacé dans l’intervalle.
Trente et un noms brûlés sur sa rétine, dans ses souvenirs, le hantaient. Trente et un Roitelets libérés sur Paxtown. Trente et un démons aux pouvoirs surnaturels et à l’ambition démesurée prêts à mettre la ville à feu et à sang. Un avait dévoré Charles, un avait tenté de lui frire le cerveau. Il fallait qu’il les retrouve tous. Qu’il les identifie, qui les mette hors d’état de nuire. Il n’avait que leurs noms, une goutte d’eau sans l’océan de cette ville immense ; combien de dizaines, de centaines de milliers d’habitants comptait-elle, déjà ? La tâche était vertigineuse. La perte de sang, aussi, lui donnait le vertige.
Il faudrait qu’il les traque, dès qu’il irait mieux et que Dave serait en sécurité. Qu’il répare cette erreur. Avant que trop de monde s’en aperçoive. Avant qu’ils ne causent trop de dégâts. Et si ce type le retrouvait ? Dave l’avait mis en fuite, mais il courait toujours. Il l’avait traqué une première fois, il reviendrait sans doute à l’assaut.
Il fallait qu’il liste ces noms avant de risquer de les oublier ou de les mélanger. Il chercha fébrilement un bout de papier, mais n’avait sur lui que son livre, le fameux Livre du Lion, l’histoire même des Roitelets. Ça serait un sacrilège de griffonner des notes à la va-vite dedans, mais en même temps… c’était un nouveau chapitre de leur histoire qu’il venait d’ouvrir là, leur renaissance, leur nouvelle identité. Et il y avait une page vierge à la fin, alors même qu’à l’époque où ce livre avait été rédigé, enluminé, copié, le parchemin devait coûter une fortune et chaque espace libre être chèrement rationné.
La boîte à gants de l’Impala contenait des CDs, des mouchoirs, des chewing-gums, une bouteille d’eau, mais ni papier ni stylo. Aucune chute utilisable non plus dans son portefeuille, dans ses poches. Il trouva un stylo dans sa poche, il en avait presque toujours un sur lui et par chance ne l’avait pas oublié.
Le stylo manqua de lui rouler des doigts. Sa main ne lui obéissait plus. Écrire dans la voiture, avec la conduite rapide et un peu trop sportive de Dave, était impossible. Il dut renoncer.
De toute façon il n’était plus temps : la voiture pila devant l’hôpital.
« Non…
- Arrête. Je ne veux rien entendre de plus. D’abord, on va leur demander de s’occuper de ta main. On verra le reste ensuite s’il y a besoin. D’accord ?
- …d’accord. »
Il n’avait plus l’énergie de lutter. Il ne pouvait qu’obéir à Dave.
Il tenait toujours son livre. Dave le lui prit des bras et le balança sans ménagement sur la banquette arrière, sans se soucier de ses protestations.
« Oh non, on va pas s’encombrer de ce truc.
- Garde-le en lieu sûr, alors. »
- Tu parles, vu où ça t’a mené, je ferais mieux de le brûler.
- Tu ne peux pas faire ça !
- Je ne le ferai pas, non. Mais c’est pas l’envie qui m’en manque, je t’assure. Allez, debout, maintenant. Ça va ? Tu peux marcher ?
- Bien sûr, répondit-il avec humeur. C’est juste ma main. »
Mais il se sentait faible, mal assuré sur ses jambes, et ne protesta pas ni n’essaya de repousser Dave qui s’obstina à le soutenir jusqu’au triage.
Titre : Une réalité en miettes
Auteur :
Base : LastMan
Personnages/Couple : Howard McKenzie, Charles Vales
Genre : début de film d’horreur ?
Gradation : PG-13 / T
Légalité : propriété de Balak, Vivès, Périn, etc ; je ne cherche ni à tirer profit ni à manquer de respect
Continuité/Spoil éventuel : pré-série/épisodes 17 & 25
Fork : l'éclat de miroir tenu horizontalement
Nombre de mots : ~2500
Quelque chose avait pris la place de Charles et marchait vers lui. La mort marchait sur lui.
Le miroir mural s’était brisé sous le choc et reflétait une réalité en miettes.
Il y avait quelque chose de dur, de froid dans ses yeux cruels. Quelque chose de dur, de froid sous sa main. Il la referma, serrant les doigt sur le bord coupant comme la terreur et la colère serraient sa poitrine.
Howard ne savait pas se battre. Dave avait bien essayé de le forcer ces dernières années à au moins essayer la boxe pour voir. Ça s’était toujours mal fini. Il ne voulait plus en entendre parler.
L’éclat de verre lança un éclair de douleur dans sa main refermée mais il ne pouvait pas penser clairement aux causes et aux conséquences de cette douleur. Un bout de miroir pour finir de trancher son âme brisée…
Il appréhenda le visage et ces yeux clairs et froids qui n’étaient plus ceux de Charles.
Plutôt que de frapper à l’horizontale pour se défendre, le tenir à distance, son mouvement se changea en attaque. Il visa plus bas, les parties plus tendres du cou.
Elles cédèrent facilement, trop facilement libérant du sang
du sang
du sang
du sang
qui jaillissait à n’en plus finir
chaud
poisseux
chargé d’une odeur lourde qui emplissait la pièce entière
couvrant les accidents précédents d’une puanteur nouvelle
recouvrait la craie, les éclats de tout ce qui a été brisé, ses mains, son visage
et
le corps eut un frémissement. Le sang cessa de se répandre. La chose se releva en titubant, laissa la mare de sang derrière elle. Howard, pétrifié d’horreur, sentit son esprit dérailler vers les films de vampires ou de zombies qui ne l’ont jamais vraiment intéressé mais qu’il a regardés de temps en temps parce que c’était ce que faisaient ses camarades. Il ne savait pas exactement quelle espèce de démon se tenait là devant lui ; il se souvenait juste, si les poncifs de la culture populaire avaient le moindre fondement, qu’il devait frapper le cœur pour l’arrêter.
Sans se donner le temps de s’inquiéter de savoir si ça marcherait, quand l’exsanguination totale avait échoué juste avant, il frappa donc, encore et encore, de ce morceau de verre acéré mais trop petit pour qu’il puisse l’enfoncer assez loin. Il ne pouvait pas se permettre de se relever et s’éloigner pour chercher une autre arme plus adéquate parce qu’alors la chose le rattraperait et l’achèverait.
À force de frapper il déchira la poitrine, défonça les côtes, perça le cœur. La chose eut un tremblement et retomba. Il était sûr et certain, enfin, qu’elle ne se relèverait plus.
Restait à, lui, se relever s’il le pouvait.
Combien de temps passa-t-il là, prostré ? Il ne le sut jamais. Péniblement, il finit par se remettre debout. C’est seulement quand il se décida à aller laver ses mains couvertes de sang qu’il réalisa que l’éclat de verre qui lui avait servi d’arme s’était brisé dans sa main et que la moitié y restait encore profondément enfoncée. Alors seulement la blessure commença à l’élancer.
Le sang suintait autour. Une tache sombre immense s’étalait autour du corps, et une autre plus petite juste à côté, là où il était retombé immobile ensuite.
Sa main ne lui obéissait plus. Comme elle avait frappé de son propre accord, elle ne pouvait plus relâcher l’arme non plus.
Mais en regard de la profondeur de la plaie, sans doute, c’était une mauvaise idée que d’essayer de l’en déloger. Ça ouvrirait les bords et augmenterait le saignement. Il avait besoin d’aide, mais qui pouvait l’aider maintenant ?
Dave. Dave était toujours là pour l’aider, autrefois. Mais maintenant ?
Il pouvait appeler Dave au secours. Il pouvait trouver un médecin par ses propres moyens. Mais dans les deux cas, il y aurait des explications à donner, et il n’arrivait pas à fixer ses pensées assez longtemps pour en trouver une convenable.
Pouvait-il se débrouiller seul ?
Il choisit d’essayer.
Gauchement, avec des doigts mal assurés, il s’efforça d’extraire le morceau de verre, espérant ne pas le casser encore plus. Cela fait, le sang se mit à jaillir avec d’autant plus de force, en jets intermittents.
Imbécile qu'il était. Il y avait une artère de touchée.
Si ç’avait été seulement la veine il aurait eu raison et il aurait pu tenter de panser la plaie.
Mais maintenant qu’est-ce qu'il allait pouvoir faire ?
Il lui fallait de l’aide.
Il n’y couperait pas.
Il s'était coupé trop profondément.
Comprimer la plaie n’endiguait pas le saignement. Comprimer l’avant-bras en amont le réduisait mais insuffisamment. Le cœur battant, terrifié au souvenir des quantités monstrueuses de sang jaillies de la gorge de Charles et à l’idée qu’il puisse à son tour se vider du sien, Howard chercha de quoi faire un garrot. Qu’avait-il d’utilisable directement sous la main, sans céder à la panique ? De sa main gauche, péniblement, il défit sa manche droite, manquant d’arracher le bouton au passage, dénoua sa cravate, l’enroula autour de son avant-bras et la serra aussi fort qu’il put, la tirant avec les dents. Ça ne suffisait toujours pas à ses yeux effrayés. Il trouva un stylo, il y en avait toujours qui traînaient dans ses poches ou à portée de main dans cet appartement. Appliquant la méthode du tournique, il le glissa sous le garrot et tourna, tourna, tourna, pour resserrer encore plus la bande de tissu, jusqu’à mordre cruellement dans la chair de son bras. Il n’arrêta que dans il fut certain que ça saignait plus, qu’il avait réussi à comprimer parfaitement l’artère logée en profondeur qui alimentait normalement sa main et débouchait maintenant sur du vide.
Il fallait ensuite finir d’immobiliser le garrot avec un nouveau tour de cravate par-dessus le stylo. Il dut accepter que ça lui glisse entre les doigts et ça se desserre d’un quart de tour. Il ne pouvait pas faire mieux.
La plaie suintait toujours un peu, quand ça soit un retour veineux qui s’écoulait ou un reste de pression parvenant à passer outre la compression, il n’en savait rien et essaya de ne pas s’en soucier.
Maintenant qu’il était sûr de ne pas saigner à mort à cause d’une blessure stupide, il s’avisa qu’il devait vraiment, vraiment trouver de l’aide.
Dave. Dave pourrait l’aider. Dave saurait ce qu’il fallait faire. Dave savait toujours.
Il avait une arme quelque part dans ses tiroirs, songea à l’emporter mais ne s’y résolut pas. Avec sa main droite inutilisable, sa main gauche encombrée du Livre qu’il avait ramassé par réflexe conditionné et refusait de lâcher ? Impossible. Et puis… avec ce qui s’était passé… mieux valait ne pas s’accuser plus.
Il rabattit tant bien que mal sa manche malmenée par-dessus le garrot, parce que quand même, les catastrophes inattendues n’étaient pas une excuse suffisante pour se laisser aller au débraillé. Enfiler sa veste en revanche était trop compliqué – ses gestes étaient trop maladroits, ça ne passait pas. Il dû se contenter de ne passer que la manche gauche et la passer sur l’épaule, tenant son bras blessé à l’intérieur, le livre coincé dessous et bloqué au creux du poignet crispé.
Il marcha machinalement, dans une semi-conscience. Il connaissait le chemin par cœur. Tant pis s'il était long. Il ne réalisait plus ce qui se passait autour de lui, de toute façon.
L’idée était d’attendre devant la voiture de Dave, l’endroit le plus sûr où il passerait forcément quand il sortirait enfin. Il n’alla toutefois pas jusque là. Une forme s’abattit sur lui. Sa première pensée fut qu’il s’agissait, une fois encore, d’un voyou, et il serra son livre encore plus fort contre lui pour défendre qu’on le lui arrache. Un éclat de rire moquer salua cet effort. Un visage âgé aux yeux fous se trouvait en face du sien, des mains noueuses aux ongles durs plantés dans son propre visage l’empêchaient de se détourner.
« Quelle idée tu as eu de te mettre à bouger juste maintenant… quelques minutes de plus et j’aurais pu te trouver simplement chez toi, bien tranquille… mais non. Pourquoi essayer de rendre les choses plus difficiles ?
- Que me voulez-vous ?
- Les noms des Élus.
- Quoi ? »
Les mains lâchèrent son visage pour agripper ses bras, lui tirant un cri de douleur et manquant de lui arracher le Livre. Un coup lui balaya les jambes et le mit à genoux. Le visage se fendit, un tentacule en émergea. Il eut à peine le temps d’apercevoir trois doigts, un œil, de reconnaître les attributs de Raghan avant qu’une mâchoire monstrueuse se referme sur son visage.
La voix résonnait directement dans son esprit, une lumière irréelle l’aveuglait, des dents immatérielles dévoraient ses souvenirs. Des noms, l’un après l’autre, lui brûlèrent le cerveau.
« Je réalise que c’est très impoli de te tuer en guise de remerciement, mais tu en sais bien trop désormais. »
Il allait se faire tuer et il n'avait rien pour se défendre. Même s'il avait pensé à emporter son arme, il n'aurait jamais pu s'en servir. À bout portant, ça aurait fait du dégât même sans viser, mais sous un angle trop serré, même de la main gauche, il n'aurait pas pu tirer...
« Hey toi. Qu’est-ce que tu fais à mon frère ? »
Une voix puissante résonna, l’interrompant. Dave.
L’étau le relâcha. Howard roula à terre, portant par réflexe sa main droite à son visage meurtri, heurtant sa blessure précédente, mêlant et étalant plusieurs traces de sang au passage. Il n’avait toujours pas lâché son Livre.
Va-t-en, voulut-il crier, mais sa gorge serrée ne lui permit pas d’y mettre la puissance nécessaire. À peine un croassement rauque. Sauve-toi.
D’où il était, et avec le sang qui lui coulait dans les yeux, il ne pouvait pas voir si Raghan étalait toujours son tentacule à la pleine vue de Dave ou s’il l’avait ravalé pour lui faire face.
Il ne voyait plus que Dave, en fait. Dave qui le saisit par le bras et le remit debout de force.
« Bon sang c’était qui ce type ? Qu’est-ce qu’il te voulait ?
Ça va ?
Mais tu saignes !
J’ai cru qu’il était en train de te…
Faut soigner ça.
- … Parti ?
- Disparu. Il s’est sauvé à toute vitesse.
- Il reviendra. Et s’il te connaît… »
Dave le mit de force dans la voiture, s'installa à son tour, démarra.
« Mais dans quelle galère tu t’es fourré, toi ? Ça avait pas l’air d’un mafieux.
- C’est… je…
- Attends attends. Tant pis, laisse-tomber les explications. On va commencer par te soigner et on verra le reste après, d’accord ?
- D’ac… non. Non. Écoute. Tu es en danger. Tout le monde est en danger, en fait.
- Allons bon.
- Je ne sais pas exactement ce que j’ai fait. C’est de la magie de l’âge sombre. Mais j’ai fait revenir un démon des Limbes. Il est ici, maintenant, à Paxtown. Tu n’as pas besoin de me croire mais l’important c’est – c’est que tu quittes la ville.
- Oh, ho, tu t’entends ?
- Je sais que ça a l’air dingue, mais, mais tu l’as vu aussi. et. Et ça a… ça a… »
Il s’étrangla, incapable de reconnaître que ça avait tué Charles. Qu’il avait tué Charles.
Son nom faisait partie de la liste que Raghan avait tirée de son esprit, d’ailleurs. Il ne s’était pas effacé dans l’intervalle.
Trente et un noms brûlés sur sa rétine, dans ses souvenirs, le hantaient. Trente et un Roitelets libérés sur Paxtown. Trente et un démons aux pouvoirs surnaturels et à l’ambition démesurée prêts à mettre la ville à feu et à sang. Un avait dévoré Charles, un avait tenté de lui frire le cerveau. Il fallait qu’il les retrouve tous. Qu’il les identifie, qui les mette hors d’état de nuire. Il n’avait que leurs noms, une goutte d’eau sans l’océan de cette ville immense ; combien de dizaines, de centaines de milliers d’habitants comptait-elle, déjà ? La tâche était vertigineuse. La perte de sang, aussi, lui donnait le vertige.
Il faudrait qu’il les traque, dès qu’il irait mieux et que Dave serait en sécurité. Qu’il répare cette erreur. Avant que trop de monde s’en aperçoive. Avant qu’ils ne causent trop de dégâts. Et si ce type le retrouvait ? Dave l’avait mis en fuite, mais il courait toujours. Il l’avait traqué une première fois, il reviendrait sans doute à l’assaut.
Il fallait qu’il liste ces noms avant de risquer de les oublier ou de les mélanger. Il chercha fébrilement un bout de papier, mais n’avait sur lui que son livre, le fameux Livre du Lion, l’histoire même des Roitelets. Ça serait un sacrilège de griffonner des notes à la va-vite dedans, mais en même temps… c’était un nouveau chapitre de leur histoire qu’il venait d’ouvrir là, leur renaissance, leur nouvelle identité. Et il y avait une page vierge à la fin, alors même qu’à l’époque où ce livre avait été rédigé, enluminé, copié, le parchemin devait coûter une fortune et chaque espace libre être chèrement rationné.
La boîte à gants de l’Impala contenait des CDs, des mouchoirs, des chewing-gums, une bouteille d’eau, mais ni papier ni stylo. Aucune chute utilisable non plus dans son portefeuille, dans ses poches. Il trouva un stylo dans sa poche, il en avait presque toujours un sur lui et par chance ne l’avait pas oublié.
Le stylo manqua de lui rouler des doigts. Sa main ne lui obéissait plus. Écrire dans la voiture, avec la conduite rapide et un peu trop sportive de Dave, était impossible. Il dut renoncer.
De toute façon il n’était plus temps : la voiture pila devant l’hôpital.
« Non…
- Arrête. Je ne veux rien entendre de plus. D’abord, on va leur demander de s’occuper de ta main. On verra le reste ensuite s’il y a besoin. D’accord ?
- …d’accord. »
Il n’avait plus l’énergie de lutter. Il ne pouvait qu’obéir à Dave.
Il tenait toujours son livre. Dave le lui prit des bras et le balança sans ménagement sur la banquette arrière, sans se soucier de ses protestations.
« Oh non, on va pas s’encombrer de ce truc.
- Garde-le en lieu sûr, alors. »
- Tu parles, vu où ça t’a mené, je ferais mieux de le brûler.
- Tu ne peux pas faire ça !
- Je ne le ferai pas, non. Mais c’est pas l’envie qui m’en manque, je t’assure. Allez, debout, maintenant. Ça va ? Tu peux marcher ?
- Bien sûr, répondit-il avec humeur. C’est juste ma main. »
Mais il se sentait faible, mal assuré sur ses jambes, et ne protesta pas ni n’essaya de repousser Dave qui s’obstina à le soutenir jusqu’au triage.